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Extraits du texte de Paul Ardenne tiré de Babel.TV,
ouvrage consacré à l'œuvre de Patrick
Mimran, et paru en 2001 aux éditions du Regard (1
rue du Delta, 75009 Paris), p. 5-13.
"
J'aime travailler avec des contrastes, des analogies et des
métaphores. J'aime qu'il existe, dans l'expression,
une certaine ambiguité. Plutôt une proposition
que des réponses."
Mai 2001, New York City, dans le quartier de Chelsea, - celui,
depuis le déclin de Soho, des galeries d'art "tendance".
Soit deux panneaux publicitaires situés entre les
10e et 11e avenues. Sur ceux-ci, la même proclamation
lapidaire, en grandes lettres majuscules: We Don't Think
Before We Feel. Quelques mois plus tôt, au même
endroit, ces autres billboards, déjà présentés
d'une manière identique, à même la
rue: Art is Not Where You Think You're Going To Find It. "Nous
ressentons avant de penser", "L'art n'est pas
où vous vous attendez à le trouver".
Ces deux points de vue émanent de Patrick Mimran,
artiste multimédia actif à compter des années
80. D'un ton sobre mais ferme, ils résument à eux
seuls le "style" Mimran. D'une part, l'art pratiqué comme
un appel à ressentir - l'artiste comme l'intercesseur
de la sensation, Prométhée du sensible. D'autre
part, l'indifférence aux règles électives
(et sélectives) en matière d'art contemporain,
voire une certaine défiance envers ce dernier -
l'art ? Il n'est pas impossible qu'il réside où on
ne l'attend pas, ailleurs ou autre part.
Signes, archétypes, écriture
D'abord épris de photographie, Patrick Mimran opte
bientôt pour la peinture sur support paraffine, un
médium où il excelle. Volontiers porté par
la calligraphie, le goût du tracé et de l'arabesque,
cette peinture goûtant l'allusion se caractérise
par une abstraction tempérée, où se
débusquent des formes renvoyant à la réalité,
quoique toujours stylisées: figures totémiques
d'inspiration égyptienne, mésopotamienne ou
précolombienne mais aussi profils de chars d'assaut
(Gimme All Your Lovin, 1987), poitrine féminine, pénis,
armes ou symboles cabalistiques (No No Sex, 1990), en un
ensemble pouvant s'apparenter par certains traits à la
manière d'un Basquiat (Mimran, d'ailleurs, est à New
York au début des années 80, où il étudie à la
Visual Art School). Sibyllines plus que porteuses de significations
rigides, les formes proposées à l'œil
agissent ici par suggestion. "On trouve dans mon travail
des constantes esthétiques, dit l'artiste. J'ai utilisé les
couleurs avec abondance, autant en peinture qu'en vidéo
ou en photographie. Une autre constante: l'emploi de la peinture
comme écriture, comme une succession de hiéroglyphes.
Les hiéroglyphes étaient utilisés pour être
figuratifs. Ils racontaient des histoires. Plus tard ils
devinrent plus abstraits, mais toujours porteurs d'une intention
d'écriture. "Cet univers artistique n'est pas
autiste. Articulé sur un inventaire d'archétypes
figuratifs (l'œil, le phallus, l'oiseau, la bouche,
la poitrine féminine…), son sens symbolique
va toujours de soi. Autant de références à la
culture humaine saisie dans son tout mais aussi dans ce qu'elle
a de plus élémentaire. Autre donnée:
le goût de la juxtaposition, de l'entrechoc des signes,
une dilection doublée d'un souci presque maniaque
de l'organisation, de la structuration, de la construction.
La figure selon Mimran? À la fois anarchique dans
son surgissement et pourtant exactement à sa place.
Sans lien automatique entre elles, les images de Patrick
Mimran se découvrent fréquemment structurées
dans un réseau en quadrillage, à l'intérieur
de cadres, une disposition convoquant dans l'esprit du spectateur
le souvenir de vieux calendriers cosmiques, des mandalas,
du jeu de l'oie ou encore du casier de l'imprimeur. Cela
même si le style pictural de l'artiste, avec les années
90, se fait plus souple. Les formes, alors, se fluidifient,
comme saisies d'un effet de "cristal liquide" (les
compositions #40 ou #42). Le principe de répétition
et de sérialité, dans le même mouvement,
s'avère lui aussi plus marqué: têtes
totémiques alignées à la verticales,
par exemple (#53, ou encore #54).
Une esthétique d'agrégats
Aux réalisations picturales de Patrick Mimran s'ajoute,
non moins importante, la création musicale. Une musique
de nature électronique, enrichie par la fréquentation
directe de Peter Greenaway et des créations d'un Michael
Nyman, et que l'artiste va appliquer aux images vidéo
qu'il compose à compter des années 90 parallèlement à son
ouvrage de peintre. Objectif, "établir une correspondance
entre le visuel (…) et mes créations musicales". "Je
ne fais pas de la peinture d'un côté et de la
composition musicale de l'autre pour ensuite les réunir",
déclare Mimran, étant bien entendu pour lui
qu' "il y a analogie entre peinture et musique",
non pas opposition ou différence. Nouer entre eux
des médiums de statut séparé ne saurait
vraiment surprendre. Une fois l'ouvrage envisagé non
du côté de sa perception (la forme telle qu'on
la goûte) mais du côté de sa création
(la forme telle qu'elle se fait), tout en effet se tient.
La musique ? Elle est image, comme l'image est musique, sans
réelle distinction de nature, sinon morphologique.
Travail de l'image ou du son, le principe présidant à la
composition est au fond le même. Dans les deux cas,
la poiésis s'accomplit en un mouvement de continuelle
transformation, plein de dérives et de reprises, saturé de
décisions comme d'hésitations. "Je compose à partir
de courts thèmes musicaux que je transforme graduellement",
dit l'artiste de sa manière d'écrire la musique.
Pas de différence d'espèce avec la façon
qu'a Mimran de constituer aussi ses images, que celles-ci
doivent au registre de la peinture ou à celui de la
vidéo. Dans les peintures, la multiplication des figures
rend bien compte de ce souci d'arrangement, d'aboutement
de formes disparates, tandis que l'œuvre obtenue fédère
pour finir un ensemble plastique a priori non forcément
homogène par l'apparence. En termes de création
d'images vidéo, de même, le goût de l'artiste
pour le montage, sa dilection pour les plans brefs se succédant à la
manière de notes sur une partition rend compte d'un
identique crédit donné à la composition
aléatoire. La forme, ici, accueille plus qu'elle ne
rejette. Rien d'étonnant, à cette aune, si
la vidéo-installation acquiert pour Patrick Mimran
valeur de forme suprême, topos rêvé, eût
dit un Étienne Souriau, d'une synthèse des
arts. Soit le Rythme du temps, installation multimédia à l'origine
conçue à Valence, en Espagne, dans l'espace
de la salle d'exposition de l'Almodi (mai-juin 1999). Se
confronte-t-il au Rythme du temps, vaste métaphore
de la création, le spectateur se découvre mis
au contact des différentes manierae propres à Mimran,
de la peinture à la vidéo, de la sculpture à l'agencement,
de la décoration à la musique. Esthétique
des agrégats, de l'accumulation qui fait lien. Requis
dans une perspective de confrontation, le genre de l'installation
l'est aussi par Patrick Mimran dans l'optique d'une fusion:
mettre ensemble ce que l'on ne réunirait pas forcément,
générer un effet d'unification: "Pour
moi, les installations sont une réelle opportunité dans
la mesure où peuvent s'y unifier ces différents
médiums d'expression que sont la musique, la vidéo
ainsi que la peinture". Avec cette finalité pertinente,
précise encore l'artiste, qui consiste à "créer
une correspondance". Forte de sa logique agrégative,
l'installation devient ici "environnement", elle "supprime
les barrières entre les différents médias",
argue l'artiste, et, dans la foulée, entre le lieu
de l'œuvre et le lieu du corps.
L'immersion des sens
Le rythme du temps ? "L'idée de l'exposition
m'est venue d'une visite sur place. J'aimais le bâtiment
[de l'Almodi], qui est très beau, et je me demandais
quelle était sa fonction première. À l'origine,
m'a-t-on, dit, c'était un grenier servant à stocker
du blé importé d'Italie. Quand le blé arrivait à Valence,
il y avait des festivités. J'ai pensé tout
de suite à une installation prenant le blé pour
sujet. Il n'y a pas de blé sans soleil (…).
De plus, on a toujours donné à cette céréale
le statut d'un don de Dieu. Connotation divine, même
en Chine. Cela a été le point de départ,
l'association du grain et du soleil… Puis avec le cycle
de la vie. "Environnement d'une grande richesse plastique,
Le rythme du temps adopte la forme d'une table qu'occupent
treize couverts. L'allusion est claire, qui renvoie au registre
de la Cène chrétienne et, à travers
lui, à l'idée du banquet de la vie. L'installation
fait la part belle à de multiples médiums:
la peinture, d'abord, qui y sert à représenter
sur des toiles entourant le périmètre de l'installation
le mouvement du soleil; l'image vidéo, présente
sur les murs de la pièce, et dont le contenu dévide
de manière saccadée, en musique, des images
liées au répertoire de l'abondance (personnages
empesés ou femmes s'enduisant le corps de farine),
de la génération (femmes enceintes, ventres
gravides), de la lutte des hommes pour le contrôle
ou l'acquisition des richesses de la Terre (extraits de films
soviétiques), du passage du temps (mouvements du soleil,
chute de la pluie saisie au ralenti…); la sculpture,
enfin, d'une double obédience: celle qui émane
du travail même de Patrick Mimran (le baby), celle,
de type readymade, qui résulte d'une appropriation
d'objets à caractère symbolique: verres dont
le pied est décoré d'une couronne solaire,
gâteau d'anniversaire, crâne humain, globe terrestre,
balance ou cadran solaire… Le tout, comme l'on devine,
appelé à "fonctionner" d'un bloc,
chaque élément de l'ensemble faisant signe
vers un autre, l'analogie et l'allusion donnant à chaque
fragment de cette installation le statut d'un embrayeur de
sens et de sensation, en une approche conduisant le spectateur
vers la totalité et non la division sémantique.
L'environnement, héritier du Gesamtkunstwerk, ne vise
au fond rien d'autre qu'une immersion. Là prend corps,
logique, le travail de confrontation décelable dans
Le rythme du temps. Savant mixage d'expressions et de genres
artistiques, musique y compris, dont le résultat,
pour le spectateur, est l'immersion sensible. Confrontation
de ce dernier avec la vidéo, où le visuel palpite,
ainsi qu'avec l'objet figé, référence à la
grande statuaire classique et à l'impassibilité.
Accumulation de signes mais aussi de manières variées
de faire art, qu'il en aille comme ici du recours aux formes
plastiques, au son ou à l'image mobile de la vidéo,
le tout jouant d'un même ensemble, de manière
polyphonique. Parcours s'accompagnant, comme l'on se doute,
de moments de fusion ou de disjonction, de proximité ou
de distance, tous sens dehors.
L'art comme expression positive
La position artistique de Patrick Mimran, on le conçoit,
est d'essence positive. Qu'entendre par là ? L'idiome
esthétique cher à l'artiste, loin de rejeter
l'humain, se révèle en revanche à même
d'unir. Ce qu'il unit: des formes, sans doute - couleur et
récit, réel et imaginaire, cacophonie et polyphonie
d'un même tenant - mais des corps aussi bien. Le thème
symbolique de la table, à cet égard, ne trompe
pas, pas plus que la forte expressivité que dégage
l'œuvre dans son ensemble. Rien de répréhensible à ce
désir d'en donner, de faire plaisir, de créer
l'attraction. Portées par un désir de connexion,
les œuvres de Mimran le sont de manière réfléchie,
au terme d'un choix qui est celui de la relation ouverte
avec le spectateur. Leur principe directeur: celui de la "sympathie".
Bien marquée dans l'ensemble de l'œuvre, cette évidence
du thème et de son traitement n'est ni l'effet d'une
volonté froidement réaliste (s'en tenir au
réel tel qu'il est), ni l'aveu d'une faiblesse (refuser
d'expliquer ou de raffiner sur la signification des choses
pour cause d'indécision devant le réel même).
Des travaux de Patrick Mimran, travaux que porte l'inflexion
conjointe au sensitif (vivre l'œuvre, la ressentir)
autant qu'au sens obvie (la comprendre, au moins de manière
intuitive) naît justement cette caractéristique
de la sympathie, que tout un chacun vérifiera. La "sympathie",
au sens étymologique, c'est le fait de "souffrir
avec"(la sympathia des Grecs), une signification originelle,
dit le dictionnaire, qui évolue bientôt vers "le
fait d'éprouver les mêmes sentiments".
L'identité de sentiments entre qui fait l'œuvre
et qui la perçoit, sans doute, reste imparfaite, imperfection
qui est au principe même de l'art, reposant comme l'on
sait sur l'ouverture, la liberté laissée à l'imaginaire
du spectateur (ce qu'on appellera, après Umberto Eco,
le caractère "ouvert" de l'œuvre),
voire sur cette "ambiguité" dont Mimran,
selon ses propres termes, entend que l'œuvre soit le
signe. Le fait que cette identité soit recherchée,
cela étant, renseigne bien sur l'économie esthétique
propre à l'artiste: non pas donner de manière
autoritaire mais partager. L'objectif: établir des
correspondances entre qui fait et qui regarde, faire de l'art
un territoire commun.
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