LE BILLBOARD ART VERSION PATRICK MIMRAN : DES MOTS QUI VOUS CARESSENT CONTRE LE SENS DU POIL

par Paul Ardenne

Les arts plastiques, comme l'on sait, ont adopté les mots avec le 20e siècle. Contre l'image, le plus souvent, rendue problématique et contestée au nom du simulacre qui la fonde, ou des séductions qu'elle commande. L'art conceptuel, le premier, se présente comme une création esentiellement verbale. Constitué de sentences et d'énoncés, nourri de discussions, fréquemment exposé sous forme de statements, il échange le visuel pour le dit, et l'ordre rétinien contre celui de l'expression analytique. La conséquence d'un tel assaut contre l'image est connue : doute jeté sur toute création qui n'aurait pas pour souci prioritaire la question du sens, déclin proclamé du sensible, intronisation d'une esthétique austère où toute jouissance (à commencer par celle de l'œil) se voit d'emblée déclarée suspecte.
En février 2001, à New York, Patrick Mimran initie l'opération Chelsea Billboard Project. Un art, en substance, fait de mots. Proposant à une lecture publique diverses réflexions lapidaires, réflexions que signe l'artiste, des affiches sont placardées à rythme régulier en divers points du quartier de Chelsea (24ème, 25ème et 26ème rues, 10ème Avenue), celui, aujourd'hui, des galeries d'art en vogue de la ville. Le thème en est le sens de l'art, la manière aussi dont il conviendrait de l'appréhender. La signification de ces réflexions, toutefois, demeure elliptique, et le trait, fréquemment laconique. Comme un renversement de la loi usuelle de la communication. Les mots ? Ils sont là, ils plastronnent, même, fort de leur lettrage de format publicitaire, lestés en somme de l'autorité démonstrative que confère au moindre message l'impact médiatique des panneaux d'affichage installés en milieu urbain. Ces mots, pour autant, posent problème : les vecteurs non d'une communication franche aux énoncés massifs mais ceux, plutôt et subtilement, d'un jeu.


Un dispositif de pensée inattendu

L'art comme un jeu d'esprit, comme un witz mais débarrassé de sa charge d'inconscient, tel pourrait être le mobile du Chelsea Billboard Project. Proposer, à même l'espace public et comme le permet le recours au billboard art (l'art sur affiches, né dans les années 1960), une opportunité tout à la fois de réflexion, de sourire et d'ébranlement léger de nos idées reçues.
Oublions, pour un instant, nos parcours pressés ou nonchalants dans la rue, impénitents nomades des métropoles que nous sommes. Au-dessus de nos têtes, un signe, de ceux, à première vue, dont nous sommes d'ordinaire abreuvés, que nous voyons même sans les voir, dans une saisie le plus souvent subliminale. Cette fois, ce signe a pris la forme d'une phrase courte, qui peut varier (Patrick Mimran renouvelle en effet le contenu de ses affichages à intervalles réguliers, comme on le ferait d'un récit à épisodes) : "Art is everywhere but not in everything"; "To express conceptual ideas write a book don't paint"; "Intellectual revolution = retinal submission"; "Artist are not ready made"; "Art has no God "... Remarques pleines de bon sens, au fond, à qui a réfléchi un tant soit peu à la question artistique, encore qu'il y ait à redire, forcément. Nous suspendons notre pas, et réfléchissons, cette question en tête : pourquoi ce type de proposition, et ici ? Pourquoi cette expression proche du cliché mais néanmoins toujours fondée sur le plan de la vérité ? Pourquoi, encore, ce léger désagrément que produit une réflexion dont on ne sait au juste ce qu'il faut, pour finir, en penser, et dont on ne sait en conséquence que faire ? Que l'on parle d'art dans un quartier qui est celui des galeries d'art, même par le truchement de réflexions placardées sur des affiches, rien que de normal, à dire vrai. Mais il n'empêche, la manière en est plutôt inattendue, et presque frustrante, aussi bien. Que des panneaux publicitaires, à notre regard, proposent une réflexion et rien à vendre, voilà encore qui n'est pas tout à fait nouveau. Mais titiller l'esprit, en revanche, sans que la raison en soit fournie, et sans que moi, spectateur brusquement intronisé penseur, je puisse à mon tour exprimer mon point de vue ?
Le premier intérêt du Chelsea Billboard Project, estimera-t-on non sans logique, c'est de suciter l'intérêt. Car une telle proposition s'éprouve, qu'on le veuille ou non. Plus : elle pose problème en usant d'un média, l'affichage publicitaire, dont le principe énonciateur entend en règle générale se déterminer contre toute forme de doute ou de duplicité du message. Second intérêt du Chelsea Billboard Project : son pouvoir de perturbation, qui résulte de sa position topographique, - celle, non par hasard, d'un lieu connoté pour ses activités marchandes en matière d'art mais aussi pour le recyclage, qu'y operènt les galeries, de l'art le plus institutionnalisé qui soit, celui que valide chaque mois Artforum et que sanctifient à répétition biennales internationales d'art et autres Documenta. Dans ce topos économico-culturel qui est aussi un cercle de pouvoir, le foyer d'un regroupement d'intérêts bien compris, entretenus et protégés, impeccablement relayés enfin, l'expression de propos à même de jeter le trouble est tout sauf innocente. Rien de surprenant, tout compte fait, à ce que les réflexions sur panneau que diffuse Patrick Mimran, réflexions soumises à l'appréciation du simple passant mais aussi des galeristes, de leur personnel ainsi que des nombreux artistes qui exposent ici ou fréquentent le quartier, adoptent la forme rusée de sentences ironiques ou de fusées humoristiques ("Some dealers have more talent than the artists they represent", ou encore "Why to buy cheaper here when you can spend more in an auction house for the same artist", par exemple). Vertus subtiles de l'humour, se voudrait-il, comme on dit, un humour "vache". Chargées d'un propos trop direct, ou trop agressif, ces réflexions perdraient toute efficacité. En particulier, elles se révéleraient impropres à faire valoir ce qui est leur raison d'être, créer du souci cérébral, exciter les certitudes sur lesquelles s'appuie, sans souhaiter jamais les voir contestées, un monde de l'art arrogant et moins muré dans des principes que désireux de conserver le contrôle sur une création qu'il évalue à l'aune de la marchandise.


Une contre-communication

"Tout le monde est d'accord sur ce point, écrit le linguiste Georges Mounin : la fonction communicative est la fonction première, originelle et fondamentale du langage". Roman Jackobson renchérit : l' "interlocution", comprendre, "l'échange de messages, précise-t-il, entre émetteur et récepteur, destinateur et destinataire, encodeur et décodeur", voilà la "réalité fondamentale" du langage, et sa vocation . Résumons : les mots servent à communiquer, la communication d'abord (seule ?) justifie l'existence des mots.
Ce qui ne manque pas de frapper, au regard du Chelsea Billboard Project, c'est le renversement motivé de cette proposition canonique : les mots, en l'occurrence, y servent moins à communiquer stricto sensu qu'à déranger la communication ordinaire. Coupant le canal ou s'écoule d'ordinaire le sens, le caractère sybillin des formules mises par Patrick Mimran au carreau de l'affichage public se voit même accentué par le médium, l'affiche. Ce qui est placardé en gros devrait en principe engager une communication franche. Or ce n'est pas le cas. "L'ennuyeux, c'est de tout dire", relevait déjà Voltaire, non sans justesse, cette absence d'un aveu complet ayant toujours pour effet d'aiguiser la curiosité. Ajoutons que le laconisme, que cultive savamment Mimran, l'est ici au nom de l'ouverture : ce qui est dit n'est jamais prescriptif, à l'interlocuteur potentiel qui regarde l'affiche et son contenu est laissée l'impression que tout n'est pas forcément joué d'avance, une fois pour toutes ("Art has no God", proclame d'ailleurs au passage, en guise de piqure de rappel, un des billboards...). Bref, que l'énoncé proposé, affiché pour susciter le doute, s'avère lui-même une formule dont il conviendrait de douter. Les préceptes que placarde Patrick Mimran, à cet égard, recontextualisent volontiers des choses lues ou entendues, des "lieux communs", autant dire ces figures de la croyance plus ou moins générale, se voulant généralement morales, que les communautés partagent en leur sein au même titre que les idéaux ou les valeurs collectives. Le bon "gros sens" qui s'y exprime, se voulant ostensiblement digne et du côté d'une vérité voulue intangible, n'étant que l'effet d'une position consensuelle, c'est-à-dire ayant renoncé à penser et préférant à la pensée le propos injonctif. Le laconisme faussement ingénu de Patrick Mimran, on l'aura compris, est d'ordre tactique. Il s'agit là, dans un même mouvement, de valider un énoncé tout en en ruinant d'office le contenu, et ce, quand bien même seraient énoncées les formules les plus limpides et a priori les moins portées à faire douter qui soient. Tactique lui aussi, le caractère prescriptif des formules que propose l'artiste (comme à dire : "c'est ainsi", "voilà le bon point de vue") ne l'est pas moins. Il n'est la que pour la galerie, pour obliger le lecteur à former à son tour un point de vue. Pour le reste, il n'a d'égal que son caractère réversible ou intellectuellement négociable. Trop vrai pour être vrai, ou trop gros pour être avalé tel quel, ou pas assez sérieux pour ne pas être tout de même un peu sérieux. À contresens de l'énoncé publicitaire, qui cherche la persuasion par la séduction ; à contresens de l'énoncé politique, qui la cherche par la persuasion ; à contresens de l'énoncé d'agitation, qui voudrait convaincre par la dénonciation, le type d'énoncé auquel recourt l'artiste implique plutôt une semi-séduction, une séduction toujours déçue. La raison de cette privation de la jouissance que procure d'ordinaire une sentence bien sentie, avec laquelle on se découvre en plein accord ? La réticence perceptible de l'artiste à autoriser au lecteur de ses propres sentences, par lui pourtant signées, le plein accord, justement.


Des convictions, mais masquées

Communiquer contre la communication : cette position, sans nul doute, est d'essence transgressive. Quand la communication devient le veau d'or de citoyens livrés à son empire en esclaves consentants aux mains des communicants, il est grand temps, peut-être, de renoncer à l'orgie des messages, et d'opter pour l'autisme social. Une position radicale et, on l'admettra sans trop de mal, intenable longtemps, qui n'est au demeurant pas celle à laquelle entend souscrire l'artiste. Patrick Mimran, en lieu et place, aura soin de privilégier cette option : une communication aux effets calculés.
Un soupçon légitime, après tout, pourrait peser sur le Chelsea Billboard Project : celui de l'indifférence de son auteur, soupçon né du sentiment que l'artiste n'a pas le souci de promouvoir chez le spectateur de ses affiches une persuasion pleine et entière. Autre soupçon non moins légitime : celui du cynisme, né cette fois de l'impression d'un jeu menteur exploité par l'artiste avec brio et peut-être euphorie, dans un grand éclat de rire lancé à la face même des philistins, et dans leur territoire. Les billboards de Patrick Mimran, à cet égard, ne sont pas sans informer sur le goût presque enfantin de l'artiste quant à jeter le trouble, et sur le plaisir vraisemblable qu'il trouve à s'amuser avec le sens commun. Cette tension à la distraction, au divertissement, n'a toutefois pas pour corollaire ce qui pourrait relever du mépris, à savoir une absence de convictions exploitant l'incertitude des temps en proclamant d'avance la vanité de toute discussion. Patrick Mimran, tant s'en faut, ne récuse pas toute conviction. Si l'interprétation de ses sentences est laissée libre et supposée telle, leur contenu n'en suggère pas moins qu'il peut encore y avoir débat.
Ce débat, comme l'indiquent bien des billboards, il n'a pas pour unique et exclusif objet la seule question de la représentation marchande et matérielle de l'art. Nombre des sentences placardées par l'artiste, sans doute, ont pour fonction native et incendiaire de désamorcer la crédibilité que le système marchand exige du public pour pouvoir tirer profit de l'œuvre d'art. D'autres, tout autant, ont cependant vocation à engager la réflexion sur la double voie de l'analyse poétique et esthétique. Dans quel sens ? Il s'agira, ici, de lire en filigrane, sans être jamais certain que l'énoncé soit à considérer au pied de la lettre. L'important, pour Patrick Mimran, et sachant que le conditionnel reste de rigueur, ce serait par exemple la subjectivité : "Don't hate what you prefer"; "Subjectivity is the master of all art forms". Autre donnée, peut-être, à ne pas mésestimer : la sensation, la part du sensible - "Cry for beauty not for sens", ou encore "No taste no art". L'artiste, de surcroît, semblera porté à valider une conception du caractère élargi de l'art, en limiter le périmètre n'ayant à ses yeux, sera-t-on tenté de croire, guère de sens : "Children are the best painters Bad art is still art". Enfin, la lucidité, le rappel de la dimension invariablement thérapeutique de l'art, doublée pour la circonstance du doute quant aux vertus sotériologiques de la création : "Art only cure the one who does it". Artiste pour sauver le monde ? Pour se sauver soi, d'abord, et ce n'est peut-être pas si mal, déjà.
Où les theses soutenues par l'artiste, si tant est qu'elles se livrent, et contre tout nihilisme de la posture, inclineraient à la valorisation d'un art vécu pour lui-même, et non comme occasion de spéculations matérielles ou intellectuelles. Une position, à l'envi, qui fait l'effet d'être anti-conceptuelle. Et de l'être, suprême pied de nez, en recourant d'habile façon aux moyens qui sont d'ordinaire ceux des artistes conceptuels, mais alors pour en retourner le point de vue, en usant de mots qui vous caressent contre le sens du poil, des mots contre les mots.

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