| Patrick Mimran est un surdoué. Les visiteurs
de l’orangerie de Bagatelle, à Paris, decouvriront
que ce musicien, qui réalisa des compositions pour le
cinéaste anglais Peter Greenaway, est aussi l’un
des vidéastes les plus doués de sa génération.
Son art ambitionne de dénuder les sentiments et leurs
postures, de toucher à l’os, de gratter, de fouiller,
sans logorrhée, sans idéologie. Dans une polyphonie,
il réunit sculpture, peinture, musique, vidéo
: sa Tour de Babel, inspirée par Brueghel, se dresse
dans les jardins, savant mixage d’images et de sons.
A cette sculpture électronique de trois mètres
de haut, répond une installation qui intègre également
la vidéo, Le Rythme du temps, table d’hôte
qui accueille les écrivains et leurs gourmandises, Proust
et ses madeleines, Kafka et son gâteau sucré.
A l’incommunicalité humaine répond le désir,
le plaisir, le souvenir, la subtilité des sensations.
La vidéo se trouve ici enfin débarrassée
de sa réputation de lourdeur, de narcissisme et d’obscurité.
Mimran, qui s’adresse à tous les curieux, apporte
le souffle d’une verve poétique. Une idée
folle, mais un projet sérieux qui pulvérise tous
ceux qui veulent nous imoser leur vérité comme
on plante une clôture.
La vidéo n’est pas fatalement laborieuse et
rasoir, comme on peut le constater à l’Orangerie
de Bagatelle. Patrick Mimran, avec sa sculpture, La tour
de Babel et son installation, Le Rythme du temps, fait de
la vidéo à haut risque. Ce musicien, ce peintre
et ce sculpteur renonce aux oripeaux de Fluxus, qui toujours
se trouve de défenseurs et des sous-sous-producteurs
enfermés dans leurs chapelles d’influence. Autrement
dit, il avance en terrain découvert, prèt sans
doute á se faire flinguer.
Mimran a choisi une voie difficile : la vidéo.
Au milieu des années 60, l’art contemporain
titubait : il répétait des motifs abstraits
comme on fait du papier peint, ou bien il exposait des boîtes
de lessive et des grosses brosses à dents en plastique.
Début 1970, le conceptuel et le minimal proclamaient
en choeur la mort de l’art. On tournait le présent
en dérision, on radotait sur la mort du réalisme.
A l‘autre bout de la chaine, Nam June Paik tripotait
déjà ses téléviseurs depuis dix
ans! Il était «le George Washington du vidéo-art»,
comme l’a surnommé un autre artiste expérimental,
Frank Gillette. Détacher l’art de sa toile et
le coller dans une télé, c’etait aussi
obscène que de vendre des bagnoles comprimées
dans une presse. Qui, en 1960, aurait pris au sérieux
ce Coréen impulsif qui cassait des violons lors des
vernissages ou composait des musiques pour baignoires? Sur
les photos, Nam June Paik ne souriait jamais. Il lâchait
des phrases prophétiques : « Le tube cathodique
va remplacer la toile, l’art vidéo est à la
peinture ce que Monet fut à Ingres. »
Nam June Paik créait les premières images
de l’âge élècrtonique. Il tordait
le visage de Nixon. Un aimant au-dessus du tube cathodique
suffisait à faire déraper l’univers de
la télé. Le Coréen se moquait, et ne
se répétait pas. Il frôlait tout ce qui
bougeait : la technologie, les happenings de Fluxus, le mouvement
hippie, le rock, avec un zeste d’ironie zen.
Cela semblait facile, à la portée de n’importe
quel tripatouilleur de télés. Ce fut la ruée.
Les moniteurs se mirent alors á gargouiller leurs
messages soporifiques tels des détritus éléctroniques
sur toute la planète art.
Patrick Mimran, dans son exposition réalisée
par Solange Auzias de Turenne, est loin, très loin
de ces bégaiements. Sa Tour de Babel, de trois mètres
de haut, réalisée en résine, s’inspire
du fameux tableau de Brueghel. Dans les meurtrières
da la tour, il a dissimulé des moniteurs de télé d’oú surgissent
des innombrables bouches humaines articulant des phrases
dans des langues différentes. L’effet est saisissant!
Mimran n’est pas l’ingénieur, mais le
poète de l’ailleurs. Cette gigantesque sculpture
sonore est moins le reflet de l’univers des planètes
lointaines que celui des grands fonds de l’esprit humain.
La planète interdite est en nous. Cette tour murmure
comme un ventriloque, comme l’homme de XXIe siècle,
perdu sous le chaos des sociétés et la confusion
des idéologies, qui se fait entendre de tous, sans
jamais se faire comprendre. Le vrai sujet chez Mimran, c’est
moins hier qu’aujourd’hui, et sa vision est moins
historique que polémique. Il critique dans son oeuvre
la civilisation qui aliène l’homme quand il
cède au mirage de la technique et des idéologies.
En fusée demain comme en auto aujourd’hui, le
rêve d’évasion s’enlise dans les
embouteillages d’un progrès illusoire. Devant
La tour de Babel de Mimran, il se crée une sorte de
symbiose entre l’objet et le regard : le spectateur,
sans prechi-precha, redevient un homme, simplement, dont
la grande affaire est de voir clair en lui-même.
En prolongement, la vidéo-installation monumentale
du Rythme de temps, sorte de Cène chrétienne
contemporaine. Dans l’Orangerie de Bagatelle, autour
d’une grande table dressée pour treize couverts,
des projections solicitent le regard du spectateur plongé dans
une ambiance sonore et lumineuse. Là aussi, les moniteurs
vidéo qui livrent leurs images dans le fond des assiettes
et sur les murs de la salle sont invisibles. Le gâteau
préféré de Kafka, les petites madeleines
de Proust se mêlent à des projections de personnages
empesés et à des femmes enduites de farine.
Mouvement du soleil, chute de pluie au ralenti submergent
des crânes humains, des globes terrestres, des balances
et des faucilles. Banquet de vie, banquet de mort, les Ambassadeurs
d’Holbein, convoqués pour la circonstance, vivent
une nouvelle histoire.
L’art contemporain, débarrassé de toute
scorie, n’a jamais mieux mérité cete « qualification » qu’avec
Mimran. Il n’a pas besoin de la panoplie pseudo-science
humaine, pour s’imposer. Maîtrisant parfaitement
tous les médiums, l’artiste entraîne le
spectateur dans sa vision d’un monde ou même
un pauvre type peut espérer apercevoir cette ligne
d’horizon ou se dessinent la Vérité,
le partage, l’amour, le désir, l’harmonie.
A tout moment, la vie peut retrouver son unité et
l’homme être régénéré,
il n’a pas besoin d’être un dieu. La mort
ne sera pas redoutable pour lui si la vie ne l’est
pas. Mimran s’arrête là, il évite
le saut mystique et le suicide. L’évidence de
la beauté plastique et de la musicalité rythmique
de cette installation s’impose naturellement. C’est
cette réussite esthétique qui porte les enjeux
contemporains de cette oeuvre. Ce ne sont peut-être
pas là des qualités au goût de nos maîtres à penser.
Tant pis pour les maîtres.
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