Sept. 7, 2001  
Mimran à l’assaut de la tour de Babel

J.-M.T.

Patrick Mimran est un surdoué. Les visiteurs de l’orangerie de Bagatelle, à Paris, decouvriront que ce musicien, qui réalisa des compositions pour le cinéaste anglais Peter Greenaway, est aussi l’un des vidéastes les plus doués de sa génération. Son art ambitionne de dénuder les sentiments et leurs postures, de toucher à l’os, de gratter, de fouiller, sans logorrhée, sans idéologie. Dans une polyphonie, il réunit sculpture, peinture, musique, vidéo : sa Tour de Babel, inspirée par Brueghel, se dresse dans les jardins, savant mixage d’images et de sons. A cette sculpture électronique de trois mètres de haut, répond une installation qui intègre également la vidéo, Le Rythme du temps, table d’hôte qui accueille les écrivains et leurs gourmandises, Proust et ses madeleines, Kafka et son gâteau sucré. A l’incommunicalité humaine répond le désir, le plaisir, le souvenir, la subtilité des sensations. La vidéo se trouve ici enfin débarrassée de sa réputation de lourdeur, de narcissisme et d’obscurité. Mimran, qui s’adresse à tous les curieux, apporte le souffle d’une verve poétique. Une idée folle, mais un projet sérieux qui pulvérise tous ceux qui veulent nous imoser leur vérité comme on plante une clôture.

La vidéo n’est pas fatalement laborieuse et rasoir, comme on peut le constater à l’Orangerie de Bagatelle. Patrick Mimran, avec sa sculpture, La tour de Babel et son installation, Le Rythme du temps, fait de la vidéo à haut risque. Ce musicien, ce peintre et ce sculpteur renonce aux oripeaux de Fluxus, qui toujours se trouve de défenseurs et des sous-sous-producteurs enfermés dans leurs chapelles d’influence. Autrement dit, il avance en terrain découvert, prèt sans doute á se faire flinguer.

Mimran a choisi une voie difficile : la vidéo.

Au milieu des années 60, l’art contemporain titubait : il répétait des motifs abstraits comme on fait du papier peint, ou bien il exposait des boîtes de lessive et des grosses brosses à dents en plastique. Début 1970, le conceptuel et le minimal proclamaient en choeur la mort de l’art. On tournait le présent en dérision, on radotait sur la mort du réalisme.

A l‘autre bout de la chaine, Nam June Paik tripotait déjà ses téléviseurs depuis dix ans! Il était «le George Washington du vidéo-art», comme l’a surnommé un autre artiste expérimental, Frank Gillette. Détacher l’art de sa toile et le coller dans une télé, c’etait aussi obscène que de vendre des bagnoles comprimées dans une presse. Qui, en 1960, aurait pris au sérieux ce Coréen impulsif qui cassait des violons lors des vernissages ou composait des musiques pour baignoires? Sur les photos, Nam June Paik ne souriait jamais. Il lâchait des phrases prophétiques : « Le tube cathodique va remplacer la toile, l’art vidéo est à la peinture ce que Monet fut à Ingres. »

Nam June Paik créait les premières images de l’âge élècrtonique. Il tordait le visage de Nixon. Un aimant au-dessus du tube cathodique suffisait à faire déraper l’univers de la télé. Le Coréen se moquait, et ne se répétait pas. Il frôlait tout ce qui bougeait : la technologie, les happenings de Fluxus, le mouvement hippie, le rock, avec un zeste d’ironie zen.

Cela semblait facile, à la portée de n’importe quel tripatouilleur de télés. Ce fut la ruée. Les moniteurs se mirent alors á gargouiller leurs messages soporifiques tels des détritus éléctroniques sur toute la planète art.

Patrick Mimran, dans son exposition réalisée par Solange Auzias de Turenne, est loin, très loin de ces bégaiements. Sa Tour de Babel, de trois mètres de haut, réalisée en résine, s’inspire du fameux tableau de Brueghel. Dans les meurtrières da la tour, il a dissimulé des moniteurs de télé d’oú surgissent des innombrables bouches humaines articulant des phrases dans des langues différentes. L’effet est saisissant! Mimran n’est pas l’ingénieur, mais le poète de l’ailleurs. Cette gigantesque sculpture sonore est moins le reflet de l’univers des planètes lointaines que celui des grands fonds de l’esprit humain. La planète interdite est en nous. Cette tour murmure comme un ventriloque, comme l’homme de XXIe siècle, perdu sous le chaos des sociétés et la confusion des idéologies, qui se fait entendre de tous, sans jamais se faire comprendre. Le vrai sujet chez Mimran, c’est moins hier qu’aujourd’hui, et sa vision est moins historique que polémique. Il critique dans son oeuvre la civilisation qui aliène l’homme quand il cède au mirage de la technique et des idéologies. En fusée demain comme en auto aujourd’hui, le rêve d’évasion s’enlise dans les embouteillages d’un progrès illusoire. Devant La tour de Babel de Mimran, il se crée une sorte de symbiose entre l’objet et le regard : le spectateur, sans prechi-precha, redevient un homme, simplement, dont la grande affaire est de voir clair en lui-même.

En prolongement, la vidéo-installation monumentale du Rythme de temps, sorte de Cène chrétienne contemporaine. Dans l’Orangerie de Bagatelle, autour d’une grande table dressée pour treize couverts, des projections solicitent le regard du spectateur plongé dans une ambiance sonore et lumineuse. Là aussi, les moniteurs vidéo qui livrent leurs images dans le fond des assiettes et sur les murs de la salle sont invisibles. Le gâteau préféré de Kafka, les petites madeleines de Proust se mêlent à des projections de personnages empesés et à des femmes enduites de farine. Mouvement du soleil, chute de pluie au ralenti submergent des crânes humains, des globes terrestres, des balances et des faucilles. Banquet de vie, banquet de mort, les Ambassadeurs d’Holbein, convoqués pour la circonstance, vivent une nouvelle histoire.

L’art contemporain, débarrassé de toute scorie, n’a jamais mieux mérité cete « qualification » qu’avec Mimran. Il n’a pas besoin de la panoplie pseudo-science humaine, pour s’imposer. Maîtrisant parfaitement tous les médiums, l’artiste entraîne le spectateur dans sa vision d’un monde ou même un pauvre type peut espérer apercevoir cette ligne d’horizon ou se dessinent la Vérité, le partage, l’amour, le désir, l’harmonie. A tout moment, la vie peut retrouver son unité et l’homme être régénéré, il n’a pas besoin d’être un dieu. La mort ne sera pas redoutable pour lui si la vie ne l’est pas. Mimran s’arrête là, il évite le saut mystique et le suicide. L’évidence de la beauté plastique et de la musicalité rythmique de cette installation s’impose naturellement. C’est cette réussite esthétique qui porte les enjeux contemporains de cette oeuvre. Ce ne sont peut-être pas là des qualités au goût de nos maîtres à penser. Tant pis pour les maîtres.

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